Longtemps ignoré face au burn-out, le bore-out fait l'objet d'une attention croissante des DRH et des médecins du travail. Son mécanisme est contre-intuitif : l'ennui prolongé et la sous-utilisation des compétences produisent le même épuisement que la surcharge.
Comme il ne laisse aucun signal visible dans les tableaux de bord RH, il s'installe souvent pendant des mois avant d'être identifié jusqu'à la démission ou l'arrêt de travail brutal. Pour prévenir ce risque, une politique globale de prévention des risques psychosociaux doit intégrer explicitement la sous-charge, et pas seulement la surcharge.
Ce qu'il faut retenir
- Définition : Le bore-out est un syndrome d'épuisement professionnel provoqué par l'ennui, la sous-charge et le sous-emploi des compétences — pas simplement un manque temporaire de travail.
- Trois marqueurs : La durée (plusieurs mois), l'écart de compétence entre le salarié et ses missions, et la dissimulation de l'inactivity par honte.
- Statut : Il n'est pas un diagnostic médical ni une maladie professionnelle reconnue, mais un risque psychosocial documenté par l'INRS.
- Causes : Réorganisations mal accompagnées, mise au placard, sur-recrutement, automatisation non anticipée, retour de congé long.
- Symptômes : Rejoignent ceux du burn-out (fatigue, troubles anxieux, troubles du sommeil), mais restent invisibles côté employeur car la personne dissimule.
- Cadre juridique : La mise au placard organisée peut caractériser un harcèlement moral au sens de l'article L.1152-1 du Code du travail.
- Prévention : L'obligation de prévention de l'employeur (art. L.4121-1) s'applique : le bore-out doit être traité comme un sujet d'organisation du travail, pas comme une pathologie individuelle.
Qu'est-ce que le bore-out ?
Le bore-out est un syndrome d'épuisement professionnel provoqué par l'ennui, le manque de travail et le manque de stimulation intellectuelle. Son nom français est le syndrome d'épuisement professionnel par l'ennui. Le terme vient de l'anglais boredom (l'ennui), et s'écrit indifféremment bore-out ou bore out — comme burn-out et burnout. Il désigne un état de désengagement durable chez un salarié à qui l'on ne confie plus assez de tâches, ou des missions sans intérêt au regard de ses compétences.
Trois caractéristiques distinguent le bore-out d'un simple passage à vide :
• La durée : Un mois creux après un gros projet n'est pas un bore-out. Le syndrome s'installe sur plusieurs mois, jusqu'à devenir la situation normale du poste.
• L'écart de compétence : Le salarié en bore-out n'est pas seulement peu occupé : il est sous-employé. Ses compétences dépassent largement ce que son activité quotidienne lui demande, et cet écart devient une souffrance.
• La dissimulation : C'est le signe le plus contre-intuitif. La personne concernée cache son inactivité, étire ses tâches, simule l'occupation. La honte d'être payée à ne rien faire l'empêche de demander de l'aide — ce qui rend le bore-out invisible pour l'entreprise bien plus longtemps qu'un burn-out.
Qui est concerné par le bore-out ?
Aucun secteur n'est épargné, mais le bore-out se concentre là où l'activité est peu mesurable et le contrôle faible : fonctions support, sièges sociaux, grandes structures administratives. La fonction publique y est particulièrement exposée, les procédures de redéploiement y étant plus lentes que dans le privé. Les fins de carrière constituent l'autre point de concentration : un salarié à quelques années de la retraite se voit parfois retirer ses dossiers sans que la décision soit jamais formalisée. Le monde du travail contemporain, avec ses réorganisations permanentes, produit mécaniquement ces angles morts.
Le bore-out est-il un diagnostic médical ?
Le bore-out n'est pas un diagnostic médical. Il ne figure ni dans la classification internationale des maladies, ni dans les tableaux de maladies professionnelles. L'INRS, dans une publication intitulée sans ambiguïté « démêler le vrai du faux », rappelle que le concept relève davantage du vocabulaire managérial que de la clinique. Cela ne le rend pas irréel : l'ennui prolongé au travail est un risque psychosocial documenté. Mais un employeur qui prend le sujet au sérieux doit le traiter comme un problème d'organisation du travail, pas comme une pathologie individuelle à soigner.
Bore-out, burn-out, brown-out : quelles différences ?
Ces trois syndromes sont souvent confondus. Ils décrivent pourtant trois formes d'épuisement professionnel distinctes, avec des causes et des réponses différentes.
| Critère | Bore-out | Burn-out | Brown-out |
|---|---|---|---|
| Cause principale | Sous-charge de travail, ennui | Surcharge de travail, stress chronique | Perte de sens des missions |
| Vécu du salarié | Inutilité, vide, honte | Épuisement, débordement | Absurdité, désengagement |
| Charge de travail | Trop faible | Trop élevée | Normale |
| Signal visible | Aucun — le salarié dissimule | Fatigue, erreurs, arrêts | Retrait progressif, cynisme |
| Levier de correction | Redonner du contenu au poste | Réduire et réguler la charge | Reconnecter le travail à son utilité |
Le bore-out est fréquemment présenté comme l'exact inverse du burn-out. La formule est commode mais trompeuse sur un point : les deux produisent le même type d'épuisement et les mêmes symptômes de stress. Un salarié en bore-out rentre chez lui épuisé, exactement comme un salarié surchargé. Ce n'est pas la quantité de travail qui épuise, c'est l'écart entre ce que la personne pourrait apporter et ce qu'on lui demande.
Le brown-out, lui, ne relève pas de la quantité mais du sens. Le salarié a du travail, il ne comprend simplement plus à quoi il sert. Les trois peuvent se succéder chez une même personne, et un bore-out prolongé bascule fréquemment en brown-out.
Quels sont les symptômes du bore-out ?
Les signes apparaissent progressivement et se confondent au début avec une baisse de motivation passagère. Ils se classent en trois registres :
Symptômes psychologiques
Perte d'intérêt pour le métier, démotivation, sentiment de vide et d'inutilité, culpabilité d'être rémunéré sans contrepartie, effondrement de l'estime de soi.
Symptômes physiques
Fatigue chronique disproportionnée, troubles du sommeil, maux de tête et troubles digestifs. Le corps réagit de la même façon qu'à la surcharge.
Symptômes comportementaux
Allongement artificiel des tâches, navigation web passive, absences répétées, isolement vis-à-vis de l'équipe et fatigue émotionnelle.
Dans les situations installées, l'addiction devient un risque réel : l'INRS relève un lien entre ennui prolongé au travail, conduites addictives et accidents du travail, la baisse de vigilance étant l'une des conséquences documentées de la sous-stimulation.
Le point de vigilance pour un manager : ces symptômes se manifestent surtout à l'extérieur du poste. En interne, le salarié en bore-out donne le change. C'est souvent l'entourage personnel, ou la médecine du travail lors d'une visite, qui alerte en premier.
Quelles sont les causes du bore-out ?
Le bore-out n'est presque jamais le résultat d'un choix individuel. Ses causes sont organisationnelles, ce qui est une bonne nouvelle : elles se corrigent.
Réorganisations mal accompagnées
Restructurations successives laissant des services entiers sans mission clairement définie. Le périmètre s'est dissous en cours de route.
La mise au placard
Sous-charge délibérée : retrait de dossiers, exclusion des réunions. Seule cause de bore-out pouvant relever du harcèlement moral.
Le sur-recrutement
Poste taillé pour un profil senior sur une activité qui ne le justifie pas. Le salarié absorbe sa charge en quelques heures et attend le reste du temps.
Automatisation & retours longs
Nouvel outil absorbant l'activité principale sans redéfinition du poste, ou retour de congé long sans redistribution formelle des tâches.
Quelles conséquences pour le salarié et pour l'entreprise ?
Pour la personne : L'ennui chronique dégrade la santé mentale au même titre que le stress au travail : troubles anxieux, symptômes dépressifs, perte de sens qui déborde de la vie professionnelle vers la vie personnelle. L'absence de satisfaction au travail, répétée jour après jour, produit un rapport négatif et durable à l'emploi. La désaffiliation professionnelle rend le retour à l'emploi plus difficile après un arrêt prolongé, les compétences s'étant érodées faute d'usage.
Pour l'entreprise : Le coût est réel mais invisible dans les tableaux de bord. Un salarié en bore-out reste présent, ne coûte rien en absentéisme au début, et n'apparaît dans aucun indicateur. Il produit pourtant une masse salariale sans contrepartie, un désengagement contagieux dans l'équipe, et un départ souvent brutal (démission ou rupture conventionnelle). Pour les RH, c'est un angle mort : les outils de suivi mesurent la surcharge, jamais son inverse.
Le bore-out relève des risques psychosociaux (RPS) au même titre que le burn-out. Il se rattache directement à deux des 6 facteurs de risques psychosociaux du rapport Gollac : l'insuffisance d'autonomie / marge de manœuvre, et le conflit de valeurs lié au sentiment de faire un travail inutile.
Que dit le droit français sur le bore-out ?
Le bore-out n'est pas nommé en tant que tel dans le Code du travail, mais il produit des effets juridiques majeurs :
« Aucun salarié ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. »
Quatre points juridiques essentiels pour les employeurs :
• L'obligation de prévention (Art. L.4121-1) : L'employeur doit protéger la santé physique et mentale des salariés. Les risques psychosociaux et l'ennui pathologique doivent figurer dans le Document Unique (DUERP).
• La mise au placard vaut harcèlement moral : Lorsque la sous-charge est organisée (retrait de dossiers, mise à l'écart), les juges qualifient la situation de harcèlement moral (ex: arrêt de la Cour d'appel de Paris en 2020 avec indemnisation du salarié).
• L'obligation de fournir du travail : Le contrat de travail engage l'employeur à fournir une charge correspondant au poste. Priver durablement une personne de mission est un manquement contractuel grave.
• Maladie professionnelle : Le bore-out n'est pas inscrit au tableau, mais une reconnaissance individuelle via le système complémentaire reste possible (bien que complexe).
Comment prévenir le bore-out en entreprise ?
La prévention du bore-out est un sujet d'organisation, pas de simple bien-être. Elle s'inscrit dans la démarche globale de prévention des RPS et de la qualité de vie au travail (QVT).
1. Redéfinir les fiches de poste
Après une restructuration ou l'arrivée d'un nouvel outil, revoir le périmètre réel de chaque fiche de poste concernée.
2. Questionner en entretien annuel
Ajouter une question explicite sur l'adéquation entre les compétences du collaborateur et les missions confiées.
3. Former le management
Apprendre aux managers à repérer la sous-charge : un collaborateur trop disponible dont les livrables sont toujours en avance.
4. Favoriser la mobilité interne
Proposer des formations, projets transverses et mobilités pour faire évoluer le poste avant l'installation du blocage.
Comment lutter contre le bore-out quand on est salarié ?
Si vous traversez une situation d'ennui ou de sous-charge prolongée, voici un plan d'action en 6 étapes :
1. Documenter avant de parler : Notez pendant quelques semaines le temps réellement occupé, les missions confiées ou retirées. Cela transforme un ressenti en fait objectif.
2. Formuler une demande, pas une plainte : Préférez « J'ai identifié 3 sujets sur lesquels je peux contribuer » à « Je m'ennuie », ce qui évite de braquer votre interlocuteur.
3. Solliciter la médecine du travail : La visite est confidentielle et peut être demandée directement à tout moment sans accord de l'employeur.
4. Ne pas s'isoler : La honte pousse au silence. En parler à un proche, au CSE ou à un professionnel de santé permet de briser l'isolement.
5. Utiliser le temps disponible utilement : Suivre une formation en ligne, faire de la veille ou participer à un projet interne préserve vos compétences.
6. Poser une échéance : Si aucune évolution ne se dessine après vos démarches, envisagez une mobilité interne ou externe pour préserver votre carrière.
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